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Dans le(s) camp(s) des démocraties

Par Marc Bernardot - Professeur des universités

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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale les systèmes démocratiques occidentaux ont accru leurs exigences en matière de protection des droits fondamentaux. Ils ont prolongé en cela les principes et l’esprit des révolutions humanistes des XVII eme et XVIII eme siècles, notamment en matière de liberté individuelle, qui ont permis l’émergence et la consolidation des sociétés dites « ouvertes ». Ces fondements philosophiques et politiques restent encore à la base de la production discursive et légale d’Etats et d’ensembles supranationaux qui se revendiquent comme démocratiques et qui proposent voire imposent ce modèle à d’autres Etats ou acteurs internationaux. Ce modèle est cependant fortement questionné et même remis en cause par le développement de traitements ségrégatifs et discrétionnaires qui s’appliquent de plus en plus officiellement aux étrangers perçus comme indésirables et aux citoyens dont l’appartenance à la Nation est sujette à caution. L’internement administratif, qui figure pourtant l’exact inverse de l’habeas corpus par son caractère arbitraire, préventif, collectif, a-judiciaire et sans limite de durée, est en passe de devenir le modèle central de gestion de l’altérité et de la déviance dans les sociétés actuelles(1) .

Par un retour historique inquiétant, les sociétés occidentales, qui ont érigé après 1945 les droits de l’homme en dogme de refondation en réaction aux totalitarismes et à leurs camps de concentration, ont développé en leur sein ces dernières décennies un authentique système internemental à des fins de détention et de déportation de masse(2) à l’encontre de catégories d’étrangers construites comme illégales et illégitimes à rester sur leur territoire. Au cours de la période qui a suivi la décolonisation se sont développés des discours et des politiques utilitaristes en matière de migration, accompagnés de la promotion de thèses néo-racistes(3) (ou de racisme sans race) tant au plan des politiques de citoyenneté et d’identité qu’au plan international. Ce changement dans la perception des étrangers par les élites a conduit peu à peu les ensembles politiques continentaux d’Amérique du Nord comme d’Europe occidentale non seulement à systématiser les camps de détention d’étrangers et à en faire un élément central de gestion des circulations migratoires, mais aussi à se présenter eux-mêmes comme des camps retranchés sous la menace permanente d’invasions de populations venues du Sud. Cette mise en scène d’une panique identitaire et existentielle des démocraties justifie la surenchère sécuritaire et le recours toujours plus poussé à l’exception policière voire militaire pour en garantir l’intégrité.

Cette mutation des discours, des dispositifs et des pratiques en matière de citoyenneté et de rapport à l’étranger fait peser une menace considérable sur les systèmes politiques libéraux et cela d’autant plus qu’elle se développe dans le cadre de la généralisation des principes de surveillance et de suspicion caractéristiques de ce que l’on appelle la société de contrôle. Suivant les lignes de faille, raciales et sociales, des systèmes démocratiques, les institutions publiques comme privées de l’internement accroissent sans cesse leur emprise sur les populations illégalisées et au-delà sur les groupes sociaux issues de l’immigration post-coloniale. Pour tenter de mettre en évidence les processus qui ont conduit à cette situation j’aborderai successivement l’institutionnalisation progressive de l’internement dans l’architecture légale des pays occidentaux puis dans un second temps les conséquences en matière de liberté individuelle et de transformation de la souveraineté étatique.

Un processus d’institutionnalisation de l’exception internementale

L’internement administratif, et par extension les techniques de mise à l’écart de groupes sociaux, est présent dans les dispositifs constitutionnels de la plupart des pays occidentaux comme recours de l’Etat souverain dans le cas de circonstances exceptionnelles. Dans sa forme réglementaire l’internement a ainsi émergé au cours du XIXeme siècle à partir d’une réflexion policière et militaire à la fois pour faire face à des situations de conflits(4) . La particularité de cette démarche tient au fait que ce ne sont pas des troupes militaires belligérantes qui sont visées mais des populations civiles dont la présence fortuite ou forcée sur les théâtres d’opération deviendrait menaçante. Indésirables ou bouches inutiles ces civils doivent pouvoir selon ce principe être mis hors « d’état de nuire » ou de constituer un « fardeau pour l’économie nationale ». Pour cela l’internement administratif est la solution qui va être retenue et va permettre aux autorités militaires d’appliquer un équivalent de loi martiale à des civils tout en confiant le plus souvent leur gestion pratique aux forces de l’ordre qui ont trouvé là un moyen d’étendre leur champ d’action et de compétences.

L’espace colonial a été le laboratoire du camp contemporain et de l’internement de civils (Afrique du Sud 1899-1902, Philippines 1899, Cuba 1896). Le camp articule alors des visées répressives, raciales et des objectifs économiques pour la mise en valeur des territoires. Le camp est une technique qui facilite à la fois le contrôle et le quadrillage de l’espace conquis mais permet aussi de déplacer et d’exploiter les populations comme force de travail(5). Les colonies fournissent par ailleurs des territoires sans limite de relégation pour déportés et convicts dans les déserts ou les zones tropicales (Australie, Nouvelle Calédonie, Indochine). Le camp représente enfin un instrument d’épuration ou de destruction raciales pour contrôler des ressources ou substituer les colons européens aux autochtones des territoires de conquête(6). Les Etats-Unis d’Amérique ont systématisé cet usage sous la forme des réserves indiennes déjà utilisées au Canada, en Nouvelle Calédonie, au Cameroun ou en Algérie et à Madagascar pour cantonner et « resserrer » les indigènes afin de récupérer leurs terres(7).

Hormis les formes expérimentales de « l’archipel carcéral de l’empire »(8) (notamment les colonies pénitentiaires et les colonies pour enfants préparant l’envoi d’indésirables vers les zones à peupler) l’application systématique du confinement arbitraire s’applique en Europe à partir de la Première Guerre mondiale(9). Sont alors visées trois types de populations civiles, les réfugiés, les étrangers ressortissants de pays en guerre et les migrants coloniaux transplantés pour se battre ou pour travailler en Europe notamment(10). Les premiers, qu’ils soient étrangers ou « déplacés internes » sont perçus à la fois comme incapables de subvenir à leur propre besoin et comme des armes potentielles de déstabilisation(11) . Les Etats leur appliquent un traitement combinant prise en charge et mise à l’écart. Les seconds sont internés s’ils ne quittent pas immédiatement le territoire(12). Les derniers, déplacés comme tirailleurs coloniaux ou comme travailleurs requis ne sont considérés que comme des sujets « hôtes » qui ne doivent pas pouvoir circuler librement sur le territoire européen. Le camp d’hivernage et le dépôt de travailleurs sont conçus comme devant limiter au maximum les contacts avec les populations environnantes et facilitant un rapatriement rapide à l’issu du conflit.

C’est durant cette période que se développent les grands principes structurants de l’internement moderne(13). A l’issu de la Première Guerre mondiale, les techniciens, les règlements et les savoir-faire de l’internement et du camp sont disponibles dans l’arsenal répressif des polices occidentales. Ils seront désormais appliqués en fonction des besoins à la masse des réfugiés de l’entre-deux-guerres mais aussi aux ennemis politiques et aux étrangers perçus comme menaçants pour la sécurité intérieure. La conversion de ce maillage de lieux et de son organisation en système concentrationnaire se fera avec la Seconde Guerre mondiale, conservant parfois les caractéristiques de mise à l’écart mais participant souvent à la destruction de groupes sociaux pour des raisons raciales, politiques ou religieuses. On peut constater dans cette période un processus de rationalisation des principes de l’internement et dans le même temps la fusion de pratiques de cantonnement, de confinement et de mise à l’écart. Les notions anciennes de quarantaine ou de bannissement convergent et se mêlent avec des représentations plus modernes de protection des frontières, de sélection biopolitique et de guerre psychologique intérieure(14). Le camp d’internement, c’est-à-dire l’espace et sa fonction répressive, est devenu une institution latente, mobilisable et actualisable en fonction de contextes variés et capable de traiter avec des moyens identiques des populations variées.

Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, le recours au camp dans les démocraties occidentales se fera encore mais de manière plus discrète et euphémisée. De nouvelles fonctions viennent s’agréger aux anciennes. L’internement devient un instrument d’épuration politique dans le cadre de la sortie du conflit, de la Guerre Froide et des guerres de décolonisation, puis dans le traitement à distance des catastrophes dites humanitaires. C’est surtout le lexique du camp qui évolue. Naguère utilisé sans complexe dans le cadre des « camps de concentration » l’internement de civils ne peut plus s’afficher publiquement à la suite de la découverte des systèmes concentrationnaires nazis et soviétiques et de leurs fins de destruction. Le camp d’internement change de nom et fait l’objet d’une euphémisation administrative systématique. Il acquiert aussi une dimension clandestine notamment lorsqu’il est utilisé par les autorités policières dans le cadre de la politique d’immigration contre les migrants post-coloniaux. Les mêmes lieux, les mêmes dispositifs réglementaires et les mêmes personnels continuent à être utilisés pour interner et expulser certains groupes sociaux mais discrètement et en évitant d’attirer l’attention de l’opinion publique.

C’est pourtant à partir de ces formes dissimulées que va s’initier une nouvelle phase de généralisation et d’institutionnalisation de l’internement jusqu’à la période actuelle. Simultanément et selon des processus comparables dans les pays occidentaux, même si conduit par des institutions différentes, l’application de l’internement administratif à des fins de déportation de migrants illégaux va donner lieu à son intégration dans les dispositifs législatifs entre les années 1960 et nos jours. L’internement, principalement des migrants, est désormais une pratique légale et massive dans les pays démocratiques et qui peut parfois même être mis en avant à des fins de publicité des politiques répressives. Le camp est entré dans l’ère médiatique.

De la prolifération de l’exception à une souveraineté privatisée

Depuis les années 1960 l’internement administratif est passé progressivement de la clandestinité à la légalité. Ce qui n’était au début qu’une pratique utilisé ponctuellement par la police en temps de guerre pour gérer des situations exceptionnelles est peu à peu devenu une procédure banale en temps de paix notamment dans le cadre des politiques migratoires des pays occidentaux(15).

Ce passage de l’illégal au légal s’est fait généralement en plusieurs temps. La révélation publique de ces pratiques d’emprisonnement et parfois d’expulsion n’a pas conduit à leur disparition. Au contraire l’internement administratif a été un peu plus intégré au cadre réglementaire de gestion des entrées et de séjour sur le territoire après chacune de ses remises en question. Cela tient pour une part à la logique de la contestation de ces dispositifs qui a portée le plus souvent sur la question de la décence et de la dignité et des conditions de traitement des cibles de ces politiques répressives(16). Chaque phase de contestation civique ou d’expertise internationale a été suivie d’une régularisation et d’une normalisation des formes d’internement et simultanément d’une perte de droit des détenus, notamment en ce qui concerne les possibilités de recours juridiques. Par ailleurs la légalisation progressive des politiques d’internement n’a jamais empêché l’existence, parallèlement aux espaces officiels de l’internement, d’une multitude de lieux officieux de mise à l’écart.

Cette hostilité publique à l’égard de groupes construits comme des menaces, des risques et des problèmes déjà présente dès la fin de la Seconde guerre mondiale(17) n’a cessée de s’accroître depuis les décolonisations et a pris une nouvelle dimension depuis la Chute du Mur de Berlin en 1989 puis du 11-Septembre. Ce que l’on peut appeler une xénophobie de gouvernement(18), voire un Etat racial ou raciste(19), latente depuis les années 1960, s’est radicalisée dans ce nouveau contexte. Elle est ainsi parvenue, à une échelle internationale, à fusionner dans les discours et les dispositifs la lutte contre les circulations migratoires, la lutte contre la criminalité et la lutte contre le terrorisme.

Dans le cadre d’une politisation croissante de la question migratoire et d’une radicalisation progressive des discours publics en la matière l’enfermement des étrangers pour les empêcher d’entrer ou pour les éloigner s’est structuré durant les années 1980-1990 avant d’être intégré dans le domaine de la loi durant les années 2000(20). Cette évolution a été stimulée à la fois par les institutions chargées de contrôler les flux migratoires qui ont trouvé là une occasion d’élargir leur champ d’action et par les instances supranationales, par exemple l’Union européenne, qui ont cherché à étendre leur compétence et d’influer sur les politiques nationales en matière de droit d’asile et de gestion migratoire. Les conséquences au niveau européen en matière de rétention d’étrangers ont été rapides et massives. On a d’abord constaté l’augmentation du nombre de camps d’étrangers de toutes formes dans l’Union et le durcissement des conditions de circulation pour les étrangers non communautaires. Les frontières extérieures ont été militarisées par des dispositifs soit fixes (murs, détections, surveillance) soit mobiles (patrouilles maritimes) (21). Mais au-delà l’Union européenne a enrôlé les pays limitrophes, d’origine ou servant de point de passage pour les migrants, dans la politique d’internement en leur imposant un durcissement de leur propre législation vis-à-vis des migrants et en favorisant le développement de camps sur leur sol (Maroc, Libye, Algérie, Ukraine).
La généralisation de ces politiques d’hostilité aux étrangers a eu aussi des conséquences au sein des démocraties occidentales. D’un point de vue politique, ce durcissement présenté officiellement comme une réponse à la xénophobie n’a pas empêché le renforcement de mouvements racistes dans l’ensemble des pays européens ou en Amérique du Nord. Au contraire la surenchère discursive des partis de gouvernement semble favoriser la radicalisation des positions des partis xénophobes. Les dispositifs de surveillance et d’arrestation incorporent de plus en plus souvent des milices par exemple aux Etats-Unis. Par ailleurs l’application des politiques de détection, d’arrestation et d’expulsion des étrangers illégalisés implique qu’une pression tout plus forte soit exercée sur d’autres acteurs institutionnels (éducation, santé, monde du travail…) pour participer à cette politique en dénonçant leur présence. Enfin l’internement a peu à peu été intégré aux politiques carcérales(22), étendant ici le complexe de l’industrie pénitentiaire à d’autres publics(23), et contaminant là le monde de la prison devenant une annexe du système internemental(24). Les camps ne sont plus établis dans des bâtiments réquisitionnés mais des établissements construits spécialement à cet effet.

C’est principalement en matière de recours à la violence contre les migrants et les étrangers que les conséquences sont les plus lourdes(25). En effet l’application de quotas d’expulsion et la radicalisation légale incitent les autorités policières à systématiser les comportements brutaux et dégradants à l’encontre des cibles de ces politiques qui subissent les effets de leur criminalisation. La violence physique se banalise en amont de l’internement dans les techniques discriminatoires de contrôle d’identité et d’arrestation (traques, rafles, fausses convocations) sans même évoquer les conséquences létales de la militarisation des frontières. Durant l’internement proprement dit la violence est un moyen trivial de préparer les internés à l’expulsion en brisant leur éventuelle résistance. Elle contamine l’ensemble des rapports sociaux dans les centres. La violence est encore le moyen de base pour l’application concrète des déportations dans les moyens de transports requis contre les déportés ou contre les témoins de ces agissements(26) . Cette brutalisation prolonge aussi la violence des rapports sociaux du monde du travail notamment en ce qui concerne les travailleurs illégalisés de cette partie invisible du capitalisme contemporain. Elle est d’autant plus prégnante que ces travailleurs et travailleuses sont incorporés et rendus dépendants d’un système économique essentiellement domestique en tant qu’armée de confort au service des élites occidentales.

Et, au-delà de la sphère publique, on assiste à une privatisation partielle ou complète des différentes phases de la police des étrangers. La plupart des pays occidentaux ont délégué la détention et l’expulsion à des sociétés privées déjà impliquées en amont dans les politiques de sécurité et l’activité militaire. Cette évolution doit être analysée conjointement au développement des guerres asymétriques et de la privatisation des conflits contemporains. On peut aussi se risquer à émettre l’hypothèse d’une privatisation du camp alors que cette forme spatiale et politique a incarné jusque là l’exception souveraine depuis la fondation des villes par la projection coloniale jusqu’à la suspension possible en cas de crise des libertés individuelles et civiles. En effet on peut constater la multiplication des formes de camp de travail organisés et gérés par des entités économiques privées, Rogue States, grands groupes internationaux et/ou réseaux mafieux (camps de travail forcé dans le bâtiment, l’industrie, l’agriculture intensive ou le travail sexuel). Cette fonction de mise au travail et d’exploitation extrême a toujours été présente dans l’histoire moderne du capitalisme, que ce soit dans les guerres coloniales couplant contrôle des populations indigènes et mise en valeur des territoires par le travail forcé ou servile ou dans les conflits occidentaux articulant lutte idéologique, destruction de masse et production industrielle. Dans la phase actuelle, cette privatisation du camp semble participer néanmoins  à un mouvement d’ensemble de remise en question et de fragmentation de la souveraineté étatique.

L’autre aspect central de cette prolifération des espaces de mise à l’écart et de la parcellisation du territoire des démocraties occidentales par des dispositifs de contrôle des circulations est qu’elle ne pèse pas seulement sur les groupes sociaux illégalisés. D’une part ces populations ont été construites légalement par la perte progressive de leurs droits au séjour depuis le début des politiques restrictives en la matière(27). Par un effet systémique cette perte de droits est potentiellement amplifiée dans les différents aspects de la vie sociale et professionnelle par l’action de la société civile. D’autre part ces politiques de contrôle et de suspicion visant essentiellement des groupes perçus comme issus des migrations post-coloniales s’appliquent aussi directement et indirectement aux fractions citoyennes elles-mêmes issues de l’immigration qui en subissent les conséquences(28). Non seulement cette hostilité publique suit les contours des discriminations massives, étatiques et privées, qui touchent les minorités visibles dans les pays occidentaux, mais elle prolonge les lignes de faille des frontières raciales et sociales de ces sociétés. L’ombre du camp pèse désormais sur l’ensemble des citoyens de ces ensembles politiques pour peu qu’ils soient assimilés à des ensembles déviants, allogènes ou potentiellement menaçant pour les ordres publics et culturels. Le camp de réfugiés est enfin la forme (et aussi le cadre de la perception des « vulnérables »(29)) que prend la sollicitude occidentale vis-à-vis des populations du Sud exposées à des conflits ou des catastrophes. Mais de plus en plus ce cadre d’appréhension s’applique aussi aux fractions démunies des populations du Nord.

Extension du domaine du camp en démocratie

L’extension du domaine du camp ne s’arrêtera probablement pas là. Dans le développement d’une politique de la peur et de la suspicion, qui provoque, tout en faisant mine d’y répondre, des phases de paniques identitaires des groupes majoritaires ou qui se pensent comme tels, le camp est désormais l’image centrale auxquels se réfèrent les ensembles continentaux des démocraties occidentales pour se définir. Cet Occident fantasmé et manipulé se présente de plus en plus comme un camp retranché contre toutes les menaces d’invasions(30) , de contaminations(31) et de subversions(32) que feraient peser sur lui les populations du Sud. Ce modèle autarcique peut se déployer partout tel des poupées emboîtées, séparant espaces utiles et domaines contraints. A l’intérieur de ces forteresses continentales on pourrait assister à la généralisation conjointe des résidences sécurisées et privatisées et des hyperghettos. A l’extérieur, dans le Grand Sud, on pourrait voir se multiplier les projections de zones protégées dans les enclaves fragmentées de l’entreprise de service digitalisée et du tourisme de masse « all inclusive » et biométrique tout à côté des villes de tentes des camps de réfugiés ou de proscrits(33).

Notes

(1) On ne traitera ici que de la question de l’internement des étrangers. Le développement actuel des formes de détention administrative pour certaines catégories de déviants (notamment sexuels) mais aussi pour des publics considérés comme « ingérables » (jeunes délinquants, malades mentaux, etc.) peut néanmoins est intégré à cette réflexion. Il en va de même pour la question de la prison politique qui recoupe en partie la problématique de l’internement. Voir à ce sujet J. C. Vimont, La prison politique en France. Genèse d’un mode d’incarcération spécifique, XVII-XX eme siècles, Paris, Anthropos, 1993.

(2) W. Walters, Deportation, Expulsion and the International Police of Aliens, Citizenship Studies, 6.3, 2002

(3) C. Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Gallimard, 2002

(4) G. Agamben, Homo sacer I, le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1997

(5) S. L. Dawdy, Proper Caresses and Prudent Distance: A How-to Manuel from Colonial Louisiana, in Haunted by Empire. Geography of Intima in North American History, A.L. Stoler (ed.), Durham, London, Duke University Press, 2006. Voir aussi P. Hordèj (dir.), L’esclave et les plantations. De l’établissement de la servitude à son abolition, Rennes, PUR, 2008

(6) I. U. Hull, Absolute Destruction, Military Culture and the Practices of War in Imperial Germany, Ithaca, London, Cornell University Press, 2005. On se reportera en particulier au chapitre 3 évoquant les “collection camps” en Namibie qui combinent des formes de camp-prison, de camps de travail et des camps de compagnies privées, pp. 70-90

(7) Voir par exemple A. Saussol et J. Zitomersky (dir.), Colonies, territoires, sociétés. L’enjeu français, Paris, L’Harmattan, 1996

(8) A. L. Stoler, Along the Archival Grain. Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense, Princeton, Princeton University Press, 2009

(9) M. Stibbe, The Internment of Civilians Belligerent States during the First World War, Journal of Contemporary History, 41, 2006

(10) Sur tous ces points je renvoie à mon ouvrage Camps d’étrangers, Bellecombe-en-Bauges, Editons du Croquant, 2008

(11) H. Arendt, Les origines du totalitarisme, Paris, Seuil, 1997

(12) Pour le cas de l’Amérique du Nord voir en particulier W. B. Glidden, Internment Camps in America, 1917-1920, Military Affairs, 37.4, 1973, http://www.jstor.org/stable/1983776; B. Kordan, Enemy Aliens, Prisoners of War. Internment in Canada during the Great War, Montréal, Mc Gill Queen’s University Press, 2002

(13) A. Becker, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre, Paris, Hachette, 2003

(14) Voir par exemple dans le cas australien A. Bashford & C. Strange, Asylum–Seekers and National Histories of Detention, Australian Journal of Politics and History, 2002 ; S. Perera, ‘What Is a Camp?’ Borderphobias – the Politics of Insecurity Post-9/11, Borderlands e-journal 1(1). URL: http://www. borderlandsejournal.adelaide.edu.au/vol1no1_2002/perera_camp.html, 2002; N. Papastergiadis, The Invasion Complex in Australian Political Culture, Thesis Eleven, 78, 2004

(15) E. Guild, ‘’A typology of different types of centres in Europe’’, Briefing paper of Centre for European Policy Studies, 22, 2005

(16) S. Mezzadra & B. Neilson, « Né qui, né altrove. Migration, Detention, Desertion », Borderlands ejournals, 2.1, disponible sur www.borderlandsejournal.adelaide.edu.au/vol2no1_2003/mezzadra_neilson.html, 2003

(17) Voir par exemple le cas du développement d’un réseau d’internement au Japon après 1945 : T. Morris-Suzuki, The Wilder Shores of Power: Migration, Border Controls and Democraty in Postwar Japan, Thesis Eleven, 86, 2006

(18) J. Valluy, Du retournement de l’asile (1948-2008) à la xénophobie de gouvernement : construction d’un objet d’étude, Cultures et conflits, 68, 2008

(19) D. T. Golberg, The Racial State, Oxford, Cambridge, Blackwell, 2002

(20) Welch Michael & Schuster Lisa, Detention of asylum seekers in the U.S., UK, France, Germany and Italy. A critical view of the globalizing culture of control, Criminal Justice, 5.4, 2005

(21) W. Brown, Murs, Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les prairies ordinaires, 2009 ; E. Ritaine, « La barrière et le checkpoint : mise en politique de l’asymétrie », in Cultures et conflits, 73, 2009

(22) J. Simon, Refugees in a Carceral Age: The Rebirth of Immigration Prisons in the United States, Public Culture, 10.3, 1998

(23) R. W. Gilmore, Golden Gulag. Prisons, Surplus, Crisis, and opposition in Globalizing California, Berkeley, University of California Press, 2009. Voir aussi Gordon A. F., Abu Ghraib : imprisonment and the war on terror, Race & Class, 48. 1, 2006

(24) L. Wacquant, Des “ennemis commodes’’. Etrangers et immigrés dans les prisons d’Europe, Actes de la recherche en sciences sociales, 129, 1999

(25) Pour une analyse plus détaillée je renvoie ici à mon article, Une tempête sous un CRA. Violences et protestations dans les centres de rétention administrative français en 2008, Multitudes, 35, 2009

(26) On peut aussi remarquer une tendance à la criminalisation des soutiens des populations étrangères s’opposant à ces expulsions

(27) J. Burman, Absence, ‘’Removal’’, and Every Life in the Diasporic City. Antidetention/deportation activism in Montréal, Space and Culture, 9.3, 2006 ; A. Ellerman, Coercitive Capacity and The Politics of Implementation : Deportation in Germany and the United States”, Comparative Political Studies, 38.10, 2005; S. Khosravi, Sweden : detention and deportation of asylum seekers, Race & Class, 50.4, 2009

(28) M. French, In the Shadow of Canada’s Camps, Social & Legal Studies, 16.1, 2007

(29) H. Thomas, Les Vulnérables. La démocratie contre les pauvres, Bellecombe-en-Bauges Editions du croquant, 2010

(30) On peut mentionner à titre d’exemple une récente déclaration d’un responsable ministériel faisant de l’ensemble du territoire français une zone d’attente potentielle contre les réfugiés

(31) Les deux dernières menaces de pandémies grippales ont conduit la plupart des pays occidentaux à réfléchir à nouveau à des dispositifs de quarantaine à l’échelle des circulations globalisées

(32) Le réseau de sites d’interrogatoires dit de l’Extraordinary Rendition piloté par des agences de sécurité nord-américaine en est l’exemple le plus récent. Les liens cognitifs entre les politiques coloniales et les conflits asymétriques sont de plus en plus soulignés. Se reporter à Kennedy-Pipe C. & Mumford A., Torture, Rights, Rules and Wars: Ireland to Iraq, International Relations, 21, 2007; Kemp M.A., Re-readings of the Algerian War during the US ‘‘war on terror’’: Between recognition and denial, Journal of European Studies, 38, 2008

(33) B. Diken, C. B.  Laustsen, The Culture of Exception. Sociology facing the Camp, London, Routledge, 2006

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