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La Globalisation des migrations
Mondialisation des migrations et droit à la mobilité

Catherine WIHTOL de WENDEN (CNRS, CERI)

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Mondialisation ou globalisation?

En ce début du vingtième siècle, les migrations se sont mondialisées. On évalue à 214 millions le nombre de migrants internationaux, un chiffre qui a triplé depuis quarante ans. Presque toutes les régions du monde sont concernées, soit par l’arrivée, soit par le départ, soit par le transit de migrants alors qu’il y a vingt ans, seuls quelques pays du monde étaient impliqués. Cette mondialisation des flux se caractérise par la venue d’étrangers dans des pays avec lesquels ils n’avaient pas de liens antérieurs et par la construction de réseaux diasporiques venant supplanter les anciens « couples » migratoires des migrations post-coloniales (France/Algérie) ou de « travailleurs  hôtes » (gastarbeiter) (Allemagne/Turcs). Mais la mondialisation est aussi une globalisation des migrations : interdépendance des crises politiques et économiques, apparition d’enjeux mondiaux (comme l’environnement, le développement, l’urbanisation du monde) ayant un lien avec les migrations, projets de gouvernance mondiale des migrations qui font de la mobilité le facteur essentiel du développement humain. Une autre caractéristique de cette globalisation humaine est l’effacement des catégories qui avaient permis dans le passé d’analyser les migrations : les frontières se sont estompées entre pays de départ, pays d’accueil et de transit, certains d’entre eux étant les deux ou les trois à la fois (Mexique, Turquie, Maroc), les distinctions sont devenues de plus en plus floues entre les migrants de travail et d’asile qui fuient à la fois des pays pauvres et mal gouvernés, enfin le même individu peut, au cours de sa vie, emprunter plusieurs statuts, du sans papier à l’élite qualifiée, une situation rarissime au temps des  travailleurs non qualifiés immigrés des années de croissance. Ce brouillage des frontières s’étend aussi aux politiques migratoires, qui affichent la fermeture de la porte principale tout en entrouvrant la porte de service, pour des raisons démographiques et de besoins de main d’œuvre. En vingt ans, le paysage migratoire s’est considérablement transformé.

Les facteurs de la mobilité mondialisée

Plusieurs facteurs expliquent cette entrée des migrations dans les grands enjeux mondiaux :

  • la chute du mur de Berlin, qui n’a pas provoqué l’invasion annoncée en 1990, mais a néanmoins permis à des millions d ‘individus maintenus derrière des frontières étanches de sortir de chez eux (ex-soviétiques, Chinois, ressortissants d’Europe centrale et orientale, Balkans) et à d’autres de s’installer dans la mobilité entre l’est et l’ouest de l’Europe ;
  • la généralisation de la délivrance des passeports : il est devenu assez facile de sortir de chez soi, avec souvent le consentement des pays de départ qui y voient l’apport des transferts de fonds et l’exportation du chômage et de la contestation sociale, mais il est de plus en plus difficile d’entrer ailleurs: une situation inverse de celle du dix-neuvième siècle où il était difficile de sortir des frontières des Etats d’origine mais assez facile d’entrer partout ;
  • l’explosion de la demande d’asile du fait de la multiplication de crises politiques et de guerres civiles qui ont produit des réfugiés dans des proportions inconnues auparavant : six millions de personnes ont quitté l’Afghanistan, 4 millions l’Irak depuis les années 1980, et y sont parfois retournées. Les crises des grands lacs, de la Yougoslavie, des régions kurdes, du Proche et du Moyen Orient, du Sri Lanka, d’Haïti, d’Algérie ont donné lieu à un afflux de demandeurs d’asile vers l’Europe et l’Amérique du Nord, mais plus encore vers les pays du Tiers monde, leurs voisins ;
  • les media, notamment télévisuels, l’informatique, le téléphone portable ont permis d’entretenir des liens transnationaux en gommant les frontières et en renforçant la dynamique du lien pour des personnes qui vivent de plus en plus, quand leur statut juridique le leur permet, ici et là-bas, dans une co-présence qui devient parfois un mode de vie, notamment d’est en ouest mais aussi entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée ;
  • les transferts de fonds constituent une manne considérable (337 milliards de dollars en 2007, 308 milliards en 2008), trois fois le montant de l’aide publique au développement (105 milliards de dollars en 2007) ;

Le partage du monde entre des migrations sud-nord (61 millions soit à peine un tiers des migrations), sud-sud (60 millions), nord-nord (51 millions), nord-sud (14 millions) et est-ouest  (14 millions) ou, plus rarement, ouest-est, est à l’origine de nouveaux profils migratoires. On assiste à de nouveaux pôles de départ  (30 millions d’Indiens, 50 millions de Chinois), d’accueil (pays du Golfe, pays méditerranéens du nord et du sud pour y accueillir des retraités du nord) et de transit, où les migrants finissent par se sédentariser quand les frontières sont trop difficiles à franchir.

Une régionalisation des flux qui dessine des systèmes migratoires complexes :

Malgré la globalisation des flux, le monde se divise en grandes régions migratoires formant des systèmes migratoires complexes qui ne correspondent pas nécessairement à des découpages géographiques entre continents, mais plutôt à des ensembles migratoires où l’offre rencontre une demande de migrants et où les migrants régionaux sont plus nombreux à venir dans la région que ceux venus d’ailleurs. Il en va ainsi de l’ensemble Amérique du Nord/Amérique du sud où l’essentiel des nouveaux venus provient, non plus d’Europe, mais du continent américain lui-même : les Etats-Unis comptent aujourd’hui sur leur sol, sur 38 millions de résidents nés à l’étranger, près de 20 millions de Latino-américains qui forment la première communauté dans le pays, devant les Noirs. En Amérique du sud, dans les pays d’accueil (Brésil, Argentine, Venezuela, Chili), l’essentiel des migrations provient des pays andins (Bolivie, Colombie, Pérou, Equateur). Les pays du Golfe, de leur côté, attirent une migration sud-sud originaire des pays de la rive sud de la méditerranée, du Proche et du Moyen Orient et d’Asie (Pakistan, Philippines). Le monde russe a conservé sa logique migratoire autour de l’ex URSS : des migrations sud-nord proviennent à la fois des Russes retournant vers Moscou et Saint-Pétersbourg suite à l’indépendance des républiques musulmanes (Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan) et des populations de ces régions qui migrent pour trouver du travail au nord dans un monde connu dont ils partagent la langue. La Chine est aussi très présente en Sibérie, dans la région de Vladivostok, formant une sorte d’affrontement géopolitique entre population, ressources (du sous-sol  et de la forêt) et territoire. Le continent africain fonctionne dans une synergie migratoire avec l’Europe jusqu’à l’équateur, la partie sud du continent étant surtout attirée par l’Afrique du sud. Le continent européen est lui-même marqué à la fois par la pression du sud (rive sud de la méditerranée d’où il est facilement accessible et souvent uni par des liens linguistiques et coloniaux) et l’ouverture à l’est qui a particulièrement marqué des pays comme l’Allemagne (Polonais et Aussiedler dès 1989), la Grèce (les Albanais constituent 62% des étrangers mais aussi Bulgares, Géorgiens, Russes), l’Italie caractérisée par une présence albanaise, polonaise, ukrainienne et roumaine. Le Royaume Uni et l’Irlande, qui ont ouvert leurs frontières à l’immigration de travail dès l’entrée des dix nouveaux Etats dans l’Union européenne, ont reçu une forte migration polonaise. Le sud-est asiatique et l’Océanie opposent de leur côté de puissants pôles d’accueil (Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle Zélande, Hong Kong, Taï Wan, Singapour) à des géants démographiques qui fournissent la main d’œuvre (Inde et Chine auxquelles s’ajoutent les Philippines, le Pakistan, l’Indonésie). Quant à la Thaïlande et la Malaisie, elles sont tantôt des pays de départ, tantôt des pays d’accueil au gré de la conjoncture économique...

Des enjeux d’avenir

De grands enjeux dans un monde interdépendant pèsent sur l’avenir des migrations : le réchauffement climatique, porteur de déplacés environnementaux: dégel, inondations, immersion d’îles s’élevant à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer (Tuvalu, Maldives), désertification,  cyclones et tornades, tremblements de terre, éruptions volcaniques. Les experts du climat prévoient que d’ici 2050, le nombre de ces déplacés pourrait s’élever à un chiffre oscillant entre 50 et 200 millions, doublant le nombre des migrants internationaux. Les relations entre migrations et développement pour lesquelles les travaux de spécialistes montrent que le développement, loin de mettre enfin aux migrations dans les pays pauvres et émergents, est souvent un facteur de nouvelles mobilités du fait de l’urbanisation, des progrès de la scolarisation et de l’individualisation des décisions migratoires, dessinent des spirales migratoires. La migration apporte un mieux être, voire une assurance par les transferts de fonds, l’accès à la monétarisation de l’économie, à la consommation, à la santé, tout en préparant de futurs candidats à la migration car peu investissent dans leurs pays de départs, considérés comme corrompus, non démocratiques, indignes de confiance pour y investir sur place ou retourner y vivre. La migration devient une forme de dissidence par rapport à l’Etat. Enfin, une gouvernance mondiale se dessine : depuis 2004, le Geneva Migration Group constitué essentiellement du HCR, de l’OIM et du BIT, devenu le Global Migration Group, propose de changer de méthode pour gérer les flux migratoires en y associant non seulement les Etats d’accueil, mais aussi les Etats de départ, les OIG et ONG, les associations de développement, les syndicats, les employeurs, les Eglises, les associations de droits de l’Homme, tous ceux qui centrent leurs intérêts (souvent contradictoires et conflictuels) sur les migrations. Cette initiative, reprise par les Nations Unies depuis 2006 est à l’origine des Forums mondiaux sur les Migrations et le Développement, qui se sont réunis successivement à Bruxelles en 2007, à Manille en 2008, à Athènes en 2009, à Mexico en 2010. Ils proposent une gestion multilatérale de la question à l’échelle mondiale, inscrivant la mobilité parmi les biens publics mondiaux et faisant émerger un droit à la mobilité comme droit de l’homme pour le vingt et unième siècle. Les pays du sud, signataires (44 à ce jour) de la Convention des Nations Unies de 1990 pour les droits de tous les travailleurs migrants et de leurs familles (qui inclut aussi des droits pour les sans papiers) plaident pour la poursuite du processus alors que les pays du nord, Etats-Unis et Europe en tête, n’ont pas signé la Convention et s’inquiètent de voir leur souveraineté réduite par une plateforme commune s’imposant à tous les Etats.

 

Conclusion

Le droit à la mobilité est l’un des droits les moins partagés dans le monde : les deux tiers de la population de la planète ne peuvent pas circuler librement, et encore moins s’installer et travailler ailleurs. Certains plaident pour une démocratisation du droit de migrer, d’autres constatent que ceux qui circulent ont moins de droits que les sédentaires, d’autres encore affirment que les hommes n’ont pas d’autre choix que de vivre ensemble. La globalisation des migrations transforme la citoyenneté dans le rapport exclusif qu’elle entretenait avec l’Etat nation. Elle enrichit celle-ci de nouvelles valeurs comme le multiculturalisme, la lutte contre les discriminations, le dialogue des cultures et des civilisations, la diversité. Les formes multiples de circulation migratoire s’accompagnent souvent de la double nationalité et de l’installation dans la mobilité, comme mode de vie.

 

Bibliographie

Stephen Castles, Mark Miller, The Age of Migration. New York, Palgrave, 2008

PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2009.

Catherine Wihtol de Wenden, Atlas mondial des migrations. Paris, Autrement, 2ème edition 2009

Catherine Wihtol de Wenden, La Globalisation humaine. Paris, PUF, 2009

Catherine Wihtol de Wenden, La question migratoire au XXIème siècle. Migrants, réfugiés et relations internationales. Paris, Presses de Sciences-Po, 2010

 

 

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